Yves de Chaisemartin, l'ex-magicien de la rue du Louvre
 

N° 408 Semaine du 12 février 2005 au 18 février 2005

L'ancien patron de la Socpresse a enrichi ses actionnaires successifs... parfois au détriment des journaux

Chasseur à ses heures, Yves de Chaisemartin, l'ancien patron du Figaro, avait deux chiens, Info et Intox. L'anecdote dit bien l'effet produit par le personnage. Quand il raconte son parcours, « Chaise » aie regard fixé sur un album photo imaginaire dans lequel Robert Hersant figure à toutes les pages. Il se raconte « amoureux » de « Robert » , mais s'en distingue sur un point essentiel : Hersant était un fou de papier journal, « Chaise » est un dingue de papier-monnaie. Et un Léonard de Vinci de la négociation. En 1996, lorsque meurt le vieil Hersant, « Chaise » se retrouve apparemment à la tête d'un « amas de dettes » *. La situation est grave. La description qu'il en fait aux héritiers Hersant la rend si désespérée que, craignant de voir leurs actifs engloutis dans la succession, ils placent celle-ci « sous bénéfice d'inventaire » , tout en confirmant Yves de Chaisemartin dans ses fonctions. Ce dernier obtient des banques un incroyable délai pour sa recapitalisation. Il est vrai qu'une faillite du Figaro sous la droite aurait fait mauvais effet...

En fait, « Chaise » avait fait fructifier, en marge du groupe, quelques joyaux, des affaires de presse en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Hongrie qui allaient ramener du cash. Il réussit, en outre, à céder France-Soir- un gouffre -à un gros malin de la presse (Georges Ghosn). Bref, on pouvait voir venir. Pendant presque dix ans, Chaisemartin va profiter de la division des actionnaires Hersant pour régner sur un groupe constitué d'une nébuleuse de 146 sociétés dont personne, lui excepté, ne connaît la géographie.

De Chaisemartin, un de ses ennemis intimes dit qu'il est un spécialiste de l'amadouage des personnes âgées. Fournier (son premier patron, le fondateur de Carrefour), Lagardère, Hersant... Et pourquoi pas Dassault ? En 1999, la Socpresse, joliment apprêtée par « Chaise » , a déjà trois soupirants : le fonds d'investissement Carlyle, le fonds Charterhouse et l'avionneur Serge Dassault. Ce dernier est sûr de son affaire. H proposait d'ailleurs davantage que ses deux concurrents, dont il ignorait l'existence. Mais Chaisemartin choisit en manager et non en actionnaire : avec Carlyle, il aura la paix. Ce scénario lui permet en outre de devenir actionnaire (à hauteur de 5 %) de la Socpresse via TVES, société qu'il détenait avec quelques managers (dont Cyrille Duval et Michel Senamaud). Serge Dassault apprend la cession à Carlyle dans le journal ! Il en gardera un souvenir cuisant que « Chaise » saura utiliser plus tard. Il faut dire que l'attrait de Dassault pour la presse est très singulier. Son père fut violemment diffamé par lès journaux antisémites des années 30. Jusqu'à l'appel au meurtre. Cette presse en fit même le bouc émissaire de la débâcle de 1940 : il fut emprisonné sous Pétain, puis déporté à Buchenwald, comme le raconte Guy Vadepied dans Marcel Dassault ou les ailes du pouvoir (avec Pierre Pean, Fayard, 2004). Après la guerre, Marcel soupirait chaque matin en passant devant le siège de la Socpresse, situé en face de celui du groupe Dassault. Il possédait, certes, Jours de France, mais jamais il n'aurait un « vrai » journal.

Son fils, Serge, après une vie d'adulte dans l'ombre d'un père trop encombrant, a eu la chance inespérée de le dépasser sur ce terrain. Pour lui, le « vrai » journal n'avait pas de prix. Bon psychologue, « Chaise » l'a bien compris : en 2002, Dassault achète au prix fort, sans audit, le droit de se taire dans une société où il est cantonné à 30 % du capital (sans aucun « droit de suite » comme on l'a cru) .Le groupe Carlyle, lui, réalise une formidable plus-value estimée à 177 millions d'euros ! Sûr de son affaire, Chaisemartin emprunte même à Dassault quelque 230 millions d'euros pour racheter le groupe Express-Expansion. Ce n'est qu'une fois l'affaire conclue que son patron, Denis Jeambar, comprend que Dassault est le financier de l'opération. Deux ans plus tard, « Chaise » cherche un nouveau partenaire afin de continuer à régner sur des actionnaires divisés. Sans succès, car la mariée est déjà très défraîchie. Mais la peur d'un acheteur concurrent lui permet de très bien vendre le reste du capital à Serge Dasssault. Yves de Chaisemartin a un côté fantasque. Il était capable d'embaucher un directeur du marketing à 1,4 million de francs de salaire annuel et de l'oublier dans son bureau durant des mois. De même, après avoir, en moins de vingt-quatre heures, évincé du supplément « livres » l'académicien Jean-Marie Rouart pour le remplacer par l'excellent Angelo Rinaldi, non moins académicien, il lui avoue qu'il ne sait même plus pourquoi il l'a viré.

Tous ceux qui ont travaillé avec « Chaise » évoquent un avocat talentueux. H fut, dans la rédaction, le grand protecteur des journalistes symboles de l'ouverture du Figaro, entre autres Eric Zemmour, Eric Decouty, Jean-Marc Gonin, Armelle Heliot ou Pascale Sauvage, qui avait déjà eu des ennuis au Monde, et qui vient d'être sauvée in extremis par l'arrivée de Nicolas Beytout. L'ouverture d'esprit de « Chaise » lui était bien utile dans les dîners en ville. Mais, au quotidien, peu de choses ont changé sous sa direction et plusieurs hiérarques déplorent son immobilisme des dernières années. Le bilan est encore plus préoccupant en province. Chaisemartin n'en a cure : bien des journalistes appréciaient son libéralisme. Surtout, tous les actionnaires des sociétés qu'il a dirigées le bénissent. Son cas devrait être étudié dans les écoles de gestion : il montre comment un manager peut « créer de la valeur pour l'actionnaire » , comme le recommande le catéchisme néolibéral, quitte à léser l'entreprise. C'est ce que méditent chaque jour les responsables du groupe Dassault en découvrant les « mauvaises surprises » du groupe Socpresse, notamment en province.

* Soit 1,8 milliard de francs de situation nette négative, 1,2 milliard de francs de caution personnelle de Robert Hersan et 500 millions de francs de résultat net négatif en 1995